Il y aura un an mercredi, la vie de millions d’Haïtiens basculait en quelques secondes. Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 a fait plus de 222 500 morts. Le bilan s’est par la suite alourdi de quelques autres milliers de décès durant l’année qui a suivi le séisme, en raison de ses suites, notamment l’épidémie de choléra qui sévit dans la capitale depuis l’automne dernier.
Beaucoup de Québécois ont été directement touchés par cette tragédie. Cédric, un de mes élèves de l’an dernier qui est d’origine haïtienne, a perdu plusieurs membres de sa famille. Une de mes connaissances, l’ex-politicien Serge Marcil, y a laissé sa vie quelques heures à peine après être débarqué à Port-au-Prince. Et puis il y a mon ami Mimeau.
Je connais Mimeau depuis plus de 20 ans. Je n’ai pas eu la chance de le voir autrement qu’à la télévision suite au séisme, mais nous avons échangé quelques courriels. Il m’a entre autres fait parvenir une lettre empreinte d’émotions la semaine dernière, une lettre adressée aux médias qui accepteront bien de la publier. Le drame haïtien a-t-il changé Mimeau ? Oui, définitivement, la lecture de la lettre me le confirme. Le fonceur que j’ai connu ne regardait auparavant que dans une seule direction, c’est-à-dire droit devant lui. Il est maintenant clair que Mimeau prend le temps d’admirer les beautés qui l’entourent, lui qui est devenu papa pour la deuxième fois au cours des dernières semaines. « Une décision prise avant mon départ pour Haïti », insiste-t-il.
Cette lettre est une ode à la vie. Je vous l’offre en vous suggérant de la lire jusqu’à la dernière ligne.
Mimeau, mon ami, merci.
Montréal le 28 décembre 2010,
Hôpital Sainte-Mary
Haïti 2010. Plus de 222 500 morts. L’une des pires catastrophes de notre histoire.
Il y a déjà presque un an le 12 janvier dernier j’y étais! Oui j’y étais vraiment et moi le chanceux, je suis vivant!
La vie s’impose
Depuis hier soir, 27 décembre 23h30, je suis de nouveau papa! Imaginez avoir un enfant après être passé si prêt de la mort mais surtout de l’avoir vue, côtoyée, combattue et même sentie! Vous savez quoi? La mort ça sent quelque chose!
Hier, Janine ma conjointe a donné naissance à Jade, une belle petite fille. La décision d’avoir un enfant avec Janine a une saveur spéciale puisque je l’ai prise avant de quitter Montréal pour Haïti et non pas au retour de ce drame. Ma décision n’a donc pas été guidé par des émotions trop vives ou encore par un choc post-traumatique. Et j’en suis fier. Donner la vie est une énorme responsabilité.
À l’hôpital Ste-Mary, c’est une infirmière d’origine haïtienne prénommée Woodeline, (que je salue en passant) qui a aidé Janine à accoucher. Coïncidence, sa fille se prénomme Jade. Le même prénom que nous avons choisi pour notre fille. C’est quand même incroyable la vie!
Bien sûr, elle voulait que je lui raconte brièvement mon périple lors du tremblement de terre en Haïti. Elle m’a ensuite remercié pour mon récit et a tenu à assister ma compagne jusqu’à la fin de son quart de travail à 23h30. L’infirmière Woodeline était persuadée que Jade allait naître sous ses bons soins. Woodeline a gagné son pari, Janine a accouché à 23h30!
À vrai dire, je n’ai jamais raconté officiellement mon histoire en détails sauf par petits bouts à des proches. Un an plus tard, je suis bien dans ma peau : pas de cauchemar ni de flash back! Suite à cette catastrophe, pas de découverte mystique ou ésotérique à propos du sens de mon existence. Je suis quelqu’un qui apprécie la vie et je la remercie chaque jour de me procurer tant de bonheur. Je savoure quotidiennement le privilège que j’ai de voir ou de marcher, entre autres. On oublie trop souvent à quel point les petites choses prises pour acquises sont si importantes! Une brise de vent d’automne sur la joue, une accolade, l’odeur d’un bon vin, un morceau de pain, avoir de bons amis et jouer un bon match de ballon sur glace.
Nous y étions…
Je travaille en politique. Le 12 janvier 2010, j’étais à Haïti pour donner une formation sur le fonctionnement de notre démocratie et sur le mode de scrutin. Mon ami Serge Marcil, ancien député libéral provincial, ministre de l’emploi et ancien directeur général de la Fondation Paul-Gérin Lajoie, y était. Serge est décédé sous les ruines de l’Hôtel Montana. Serge Marcil était un citoyen et un homme politique exemplaire reconnu pour son engagement important sur le plan humanitaire.
Serge et moi devions nous rencontrer pour le souper. Notre dernière communication remontait à 16h53 le 12 janvier. Nous nous étions donnés rendez-vous dans un resto…
Et puis, tout a basculé…
Depuis mon retour d’Haïti, je suis moins tolérant avec ceux qui s’apitoient sur leur sort, les mécontents sans solutions. J’ai pris conscience de ce problème et j’essaie d’être plus à l’écoute, de les comprendre ou de les aider à trouver des moyens pour améliorer leur sort en essayant de ne pas les juger. Ils n’ont pas vécu ce que j’ai vécu!
Quand ça fonctionne plus ou moins, eh bien, j’imagine la personne à ma place en ce 12 janvier.
Dans la main gauche, la jambe d’un petit garçon Haïtien de 7 ans, dans ma main droite son pied qui tient seulement par le tendon. Je vois seulement une larme couler de son œil gauche. Petit homme courageux, il me regarde droit dans les yeux. Sa pauvre maman à genoux lui tient la tête et implore Jésus en criant! Son père est debout derrière moi tellement stressé qu’il est entrain de me disloquer l’épaule. Il me supplie de sauver son fils. Il est convaincu que je suis le meilleur médecin de la planète. Tout va très vite! D’autres blessés attendent et d’autres arrivent! Je calme le père, je console la mère et je soigne du mieux que je peux ce petit garçon. Comment? C’est une toute autre histoire! Cette action a duré six minutes et nous avons soigné sans relâche des blessés pendant douze heures durant!
Ce sont dans ces moments qu’on voit qui peut réagir sous pression, garder son sang froid et prendre les bonnes décisions malgré le stress énorme qui vous envahit. Ce fameux 12 janvier, j’ai vu des gens perçus comme étant très forts craquer sous la pression.
Je pense souvent aux Haïtiens que j’ai tentés de sauver avec les moyens du bord et avec toute ma débrouillardise. Aux cris incessants et lancinants de détresse des Haïtiens en toile de fond sonore. Du bruit de leurs pioches essayant de déterrer des survivants durant cette nuit d’enfer! Aux Haïtiens qui ont vu mourir des membres de leurs familles, des amis et qui malheureusement en perdent encore aujourd’hui un an plus tard! Aux deux jeunes filles qui sont mortes dans mes bras. Aux décisions que j’ai prises à savoir qui soigner en premier et surtout à la décision de quitter l’hôpital de fortune que nous avions monté pour me rendre à l’ambassade le matin du 13 janvier. En quittant, je laissais derrière moi ces deux ou trois cents personnes qu’on avait tenté de sauver et qu’on devait abandonner sur place ignorant ce l’avenir leur réservait.
Voilà! Je le réitère, j’ai confiance en la vie et je suis persuadé que ce peuple Haïtien courageux et déterminé saura surmonter ce drame. Avec notre aide, sans que nous essayons de leur imposer quoi que soit! Oui j’y crois!
Je ne remercierai jamais assez la VIE. Elle est vraiment bien bonne avec moi. Moi, qui suis revenu sain et sauf de ce désastre.
Le 12 janvier prochain, je penserai très fort à Christiane Pelchat ma grande sœur qui a perdu Serge Marcil, l’amour de sa vie. À Serge un ami, un humain dans sa vraie définition! Aux enfants et petits enfants de Serge. Aux autres canadiens décédés lors de cette tragédie. À Chantale Guy et Ivanohé Demers du journal La Presse, premiers journalistes sur place à donner les informations sur ce drame. Ils ont su faire leur travail avec courage et dignité malgré les circonstances difficiles. À Gérard Latulipe, un homme de compassion et en même temps un être inébranlable. Cette nuit dramatique que nous avons passée ensemble a permis de tisser des liens pour la vie. À Marc Perreault, que je devais rencontrer avec Serge Marcil ce fameux 12 janvier et que je n’ai jamais rencontré! À Bazil mon accompagnateur qui a perdu toute sa famille pendant ces 12 secondes et qui a probablement sauvé ma vie pendant ces mêmes 12 secondes. À l’équipe du National Democratic Institute qui continuera d’aider les pays en difficulté. Aux américains : docteur Henry, Jeb un para-médic, Steve un ambulancier ainsi qu’à la propriétaire de l’Hôtel de la Villa Créole qui ont tous eu un courage formidable et avec qui j’ai combattu la mort! À ceux qui sont restés figés impuissants et incapables d’aider dans cette hécatombe. À tout les gens qui travail sans relâche pour aider Haïti. À mes parents, mon fils, Christine, la famille, amis, les élus et l’équipe d’Union Montréal qui m’ont supporté. Finalement merci à Janine, amour de ma vie.
Dans le désastre d’Haïti, l’ambassade canadienne a réagi avec diligence, ordre et respect pour rapatrier ceux et celles qui ont choisi de rentrer au Canada.
Nous avons la chance de vivre dans un superbe pays, une belle province. Cette dernière année a été difficile politiquement! Je crois que notre système en est un bon! En seulement 200 ans d’histoire, nous sommes un modèle pour tellement de pays sur cette planète. Je veux contribuer à préserver ce modèle, l’aider à s’améliorer, à corriger ses défauts et à me battre pour lui malgré ceux qui n’y croient plus ou qui le dénigrent!
Je n’oublierai jamais ce qui s’est passé à Haïti le 12 janvier 2010. J’évoquerai désormais tout ce qui concerne ou provient de ce pays avec un pincement au cœur et une complicité issus d’un sentiment d’appartenance très fort, d’une solidarité née de l’horreur d’une énorme tragédie humaine.
Richard Mimeau
Directeur général Union Montréal