
Un billet de
Jean-Frédéric Martin
Un ami journaliste me disait, il y a quelques années, qu’un chroniqueur politique pouvait faire carrière au Québec autour de trois sujets: la question constitutionnelle, le débat linguistique et les chicanes au Parti québécois. Ce sont là trois sujets qui, à moyen ou à long termes, aura toujours servi le parti souverainiste. Soit en ravivant la flamme nationaliste des Québécois, soit en forçant le parti à se renouveler.
Le débat linguistique intéresse-t-il vraiment les Québécois? J’en doute. En fait, je pense que c’est la notion de débat qui nous interpelle, plus que la question linguistique elle-même. Saku Koivu et le Canadien de Montréal ont commis un grave impair, c’est certain. La réparation, qui est venue quelques jours plus tard, était impérative.
Mais avant de s’offusquer outre mesure de cette omission de la part de Koivu et de ses patrons, il y a lieu de se rappeler que les Québécois francophones eux-mêmes ne prêchent pas par l’exemple. Rares sont ceux qui prennent soin de parler et d’écrire notre langue convenablement. Et ceux qui le font passent souvent pour des pédants ou des prétentieux, ou encore pour des patriotes marginaux.
En ce sens, je suis entièrement de l’avis de Joseph Facal lorsqu’il prétend que si nous aimions vraiment notre langue, nous en prendrions soin à tous les jours, plutôt que de se réveiller collectivement une ou deux fois par demi-siècle.
Le millepatte sur un nénufar
Oui, vous avez bien lu. Millepatte sans trait d’union et sans s à la fin, et nénufar avec un beau f plutôt qu’un ph. Le millepatte sur un nénufar est un livret qui nous informe de la nouvelle orthographe de plus de 2000 mots de la langue française. Entre autres choses, on y trouve de nouvelles règles concernant les accents circonflexes et les traits d’union.
Ce livret m’a été présenté pour la première fois il y a deux ans, par la direction de l’école où j’enseignais à l’époque. On m’a alors dit que je n’étais pas tenu d’en enseigner le contenu, mais que je devais en tenir compte dans la correction des textes de mes élèves. Un an plus tard, soit l’an dernier, on me dit de tout mettre sur la glace et de n’accepter que l’ancienne orthographe de ces mots.
J’ai appris cette semaine que la France, la Suisse et la Belgique appliquaient déjà ces nouvelles règles d’orthographe. En fait, l’Académie française les a adoptées en 1990. Au Québec, comme c’est souvent le cas, on tergiverse.
Et cette attitude risque de causer un chaos orthographique avant longtemps. En effet, l’enseignement de la nouvelle orthographe n’est pas inclus dans le plan d’action pour l’amélioration du français à l’école présenté par la ministre Courchesne, l’automne dernier. Pourtant, que cette nouvelle façon d’écrire nous plaise ou non, les grands dictionnaires ont commencé à l’introduire.
Pire encore, alors que nos enseignants, comme je l’expliquais plus haut, ont reçu le mot d’ordre d’attendre avant de l’enseigner (plusieurs d’entre eux en ignorent d’ailleurs le contenu), les universités québécoises ont décidé de prendre les devants et d’en imposer son utilisation dans les programmes d’enseignement primaire et secondaire. Autement dit, ce n’est qu’une question de mois, quelques années tout au plus, avant que nos écoles ne se retrouvent avec des enseignants formés pour enseigner la nouvelle méthode, et d’autres pour enseigner selon l’ancienne.
On dit qu’une langue vivante est une langue qui évolue. Les Espagnols et les Italiens l’ont déjà compris en réformant l’orthographe des leurs. Les Français suivent maintenant le bal depuis l’automne dernier, alors qu’ils ont officiellement introduit la nouvelle orthographe dans leurs écoles.
La question de la langue d’affichage a touché une corde très sensible il y a une vingtaine d’années. Celle de la langue de service (voire difficulté à se faire répondre en français dans les commerces ou entreprises de certains quartiers de Montréal) revient maintenant sur le tapis, malgré le fait que la situation réelle ait toujours été la même.
À travers tout cela, nous avons une société québécoise francophone qui ne se préoccupe pas vraiment de bien parler et de bien écrire sa langue, et qui regarde de loin une élite universitaire qui, à ce jour, demeure la seule à avoir suivi la langue française dans son évolution.
Quel est donc le véritable enjeu, le vrai débat à lancer? Poser la question, c’est y répondre.
Note personnelle: Certains trouveront peut-être ironique de laisser un commentaire sur ce billet à l’intérieur d’une boîte où il est écrit LEAVE A COMMENT. Je m’en excuse. Vous devinerez que ce blogue a été configuré en français, à partir d’un gabarit dont la gestion externe des commentaires ne peut être traduite de l’anglais.